05/05/2007

Nous nous connaissons déjà

Ce délire au départ d'un citron aura quand même eu un certain mérite, celui de me rappeler ce livre que j'ai lu il y a quelques semaines déjà.

 

La collection Babel renferme quelquefois des ouvrages étonnants. Je n'avais jamais lu de roman de cette sorte, un livre se perdant entre journal intime et récit d'amitié, un livre ayant bien une trame mais aucune intrigue, un livre qui se veut aussi un réel exercice de style, mais qui atteint rapidement ses limites.

Bien sûr, ça change des romans policiers ou de science-fiction, car le voyage proposé ici est plus intérieur, plus intime, mais il n'en reste pas moins que l'auteur, Anne-Marie Garat, nous sert en guise d'écriture une espèce de confiture proustienne où le foisonnement de détails (souvent parfaitement inutiles), les périphrases alambiquées à grand refort de pronoms relatifs, et le mélange, en une même phrase, de narration à la troisième personne et de dialogue interrompu, contribuent à former cette moyenne indigeste de deux ou trois phrases par page... En ajoutant à cela que le livre ne bénéficie d'aucun découpage, d'aucun chapitrage, à peine quelques paragaraphes de-ci de-là, on obtient une oeuvre très particulière, inhabituelle pour moi, qui combine un style lourd et un déroulement tout en non-événements.

 

Intéressant, mais particulier.

A sa décharge, je dois également avouer que ma lecture s'est étendue sur à peu près deux mois, ce qui ne facilite pas la compréhension.

Avec un peu de recul, il doit s'agir d'une oeuvre très intimiste qui s'adresse à un public peut-être plus âgé, et sans doute plus à même d'en appréhender les différentes facettes.

J'en ai tout de même retiré un certain plaisir, et un regard différent sur la force que peuvent avoir les phrases kilométriques, quand elles sont bien construites... 

 

La phrase qui suit (il s'agit bien d'une seule et unique phrase) n'est pas représentative du livre dans son ensemble, mais rend bien compte de l'écriture particulière de ce roman...

"La vitrine éteinte présentait à l'étalage des livres anciens, aux pages blêmes ou jaunies ouvertes pour le passant, que j'avais lues sans m'en rendre compte, ainsi que les lettres autographes, les photos paraphées et les dédicaces manuscrites qui y étaient exposées, je lisais tout ce qui tombait sous mes yeux dans la plus grande hébétude, jusqu'aux titres à peine déchiffrables inscrits sur les tranches de volumes reliés, dont les lettres semblaient des hiéroglyphes suspendus en l'air, tels des insectes aux pattes crochues de vieil or, la devanture tout entière s'apparentant à un tableau de nature morte baignant dans une lumière grise et comme la coulisse d'un monde en ruine, car dans l'ombre, au fond de la librairie, les rayonnages indistincts de livres tendaient une sorte de voile menaçant aux plis pleins de poussière rousse et verdâtre, tout ce papier pulvérulent maintenu en apesanteur factice, prêt à tomber en cendres au moindre remuement d'air, je ne sais de quel trou dans ce rideau théâtral des livres on pouvait voir ma face avide collée à la vitre, cherchant à distinguer dans l'obscurité une scène d'exposition propre à m'instruire des oracles qu'ils contiennent tous, dont nous lisons les mots ligne à ligne, et les pages, sans comprendre ce que les spectres qu'ils agitent dispensent d'avertissements occultes, dans l'ordre des fictions comme de la science, dont nos vies dépendent, cette somme vertigineuse des livres dont ici le moindre échantillon valait pour tous dans son habit d'ombre et de poussière, que la clarté de la rue atteignait sans force, filtrée et délavée, et ne concernait plus que comme la lointaine lueur d'un monde provisoire, agité de feux illusoires, alors qu'eux, fables ou lois, étaient nés sous l'éclairage cru du jour ou de la conscience, ou du sommeil, et nous redoutons leur lumière cruelle, nous portons à nos yeux nos mains glacées d'effroi."

 

Anne-Marie Garat, Nous nous connaissons déjà

 

Sinon, tout à fait personnellement, j'aime beaucoup le titre...

10:39 Écrit par Arlequin dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Un petit message de salut sur un blog par lequel j'aime passer...
A bientôt^peut-être;

bis

ps: Nous nous connaissons déjà!...

Écrit par : moi | 10/05/2007

:) Salut Toi !
Et merci de ta visite...

@ bientôt peut-être :)

Écrit par : Arlequin | 11/05/2007

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