17/02/2007

Petit frère

Déjà trois heures que je suis arrivée, trois heures que j’attends. Je savais que je serais trop tôt. Mais je ne pouvais pas rester là-bas, entre ces murs qui me semblent si ternes, dans ces pièces tristes, mortes, sans toi…

 

J’ai peur… J’ai si peur…

 

Je pensais que sentir le monde s’animer avec les bruits familiers des voitures, des passants, de ce qui fait qu’une ville est vivante, que tout ça me changerait les idées, aussi je suis partie de l’orphelinat de très bonne heure. Je comptais faire un détour par la Place du Marché, saluer Pat’ derrière son comptoir rempli de pommes « du vercher », comme il dit, rêver tout de même devant l’étalage des bijoux en toc, à l’abri derrière le grand camion du vendeur de sucreries, sourire au mime comme si je le connaissais, recevoir comme chaque semaine une rose des mains du jeune fleuriste (« le langage des fleurs est celui de mon cœur… mam’zelle ! »), et acheter, peut-être, quelque chose qui te ferait plaisir…

Mais je n’ai fait que penser à toi, petit frère. A toi, rien qu’à toi, et mes pas m’ont menée naturellement devant la grande porte vitrée de l’hôpital. Celle qu’empruntent les gens guéris, ceux qui vont bien… Celle par laquelle tu sortiras, aujourd’hui, bientôt…

 

J’ai bien fait de m’asseoir, là dans un coin du hall d’entrée, où ma présence ne gêne personne, et où personne ne s’étonne des mes soudaines crises de panique. On est dans un hôpital, après tout. Et puis, peu m’importe ce qu’ils peuvent penser. J’ai l’impression d’être à la croisée des chemins, face à mon destin, et que d’ici quelques heures, quelques minutes, plus rien ne sera jamais pareil. C’est… c’est ce que je souhaite, oui…

 

Au moins, en arrivant tôt, j’ai évité la pluie, qui tombe désormais sans retenue. Je ne suis pas superstitieuse. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que le soleil aurait été de meilleur augure. Je suis prisonnière du hall, vu que je n’ai pas eu le réflexe de prendre mon parapluie en partant, et que sous le petit porche qui surplombe l’entrée, sur lequel les mots « Hôpital – parking interdit » ne m’ont jamais semblé aussi brutaux, les autres visiteurs qui se sont laissé gagner par la nervosité fument leur dixième cigarette. Je ne supporte pas la fumée de cigarette, comme tu sais. Et je me sens déjà assez mal comme ça !

Alors j’en profite pour flâner jusqu’au magasin de souvenirs, en face de l’ascenseur, surtout parce que ma curiosité m’y porte. Quels genres de souvenirs peut-on avoir envie de garder d’un hôpital ? J’ai l’impression que je me souviendrai de ce jour toute ma vie, sans avoir besoin d’acheter quoi que ce soit…

 

Il y a quatre ou cinq personnes dans les différents rayons. Ce magasin a même du succès ! J’entre, sans trop de raisons, sinon d’observer ces quelques clients, de chercher leur regard, de deviner pourquoi ils sont là.

Juste à droite de la porte d’entrée, un homme portant cane et chapeau jette un œil amusé sur des tétines multicolores. Il doit avoir une quarantaine d’années, malgré ses apparences vestimentaires, et ses yeux sont rieurs comme ceux d’un homme heureux.

Sa femme est sur le point d’accoucher, évidemment. Tu vois, petit frère, tout s’explique : l’hôpital peut aussi être un lieu de joie.

Je souris légèrement à cette pensée. La boule dans mon estomac s’efface un peu, mais…

 

Je me rappelle de toi avec ton biberon. Tu étais trop petit pour t’en servir tout seul, et à l’époque, Marie devait toujours s’occuper de toi. Mais elle adorait ça, tu sais. Tu riais, tu riais, en tendant les mains vers elle pour qu’elle te prenne dans ses bras ; et elle riait aussi, en te faisant des grimaces, en te caressant le menton, en te faisant de grands yeux tandis qu’elle frottait son nez contre le tien.

Je sais que c’est d’elle que tu me parles parfois. Ce souvenir d’une femme, que tu imagines belle, avec de longs cheveux noirs et de tendres yeux marron. Tu dis que c’est moi, mais c’est forcément elle.

 

Je viens juste de réaliser que je te parle, comme si tu étais là, face à moi, alors que je suis seule devant des tétines dans un magasin de récupération… Et sans que j’y prenne garde, ma peur resurgit, faiblement mais de plus en plus fort, sourdement, irrésistiblement…

Puisque l’avenir m’effraie à ce point, je préfère, pour l’instant, les doux souvenirs de notre passé…

 

C’est à peu près la seule chose dont tu te rappelles de cette partie de ton enfance, la partie la plus heureuse… Et souvent j’ai souhaité que tu aies gardé un souvenir de moi… Je n’en serais peut-être pas là. Mais je ne regrette rien… pour l’instant.

 

Je ne te l’ai jamais dit, mais…

 

J’ai désormais tellement peur de te perdre que j’ai comme un besoin de te dire tout ce que j’ai toujours voulu garder secret, petit frère. Alors oui, seule entre les oursons en peluche et les tasses en plastique, seule dans cette boutique de souvenirs, je vais te parler maintenant, parce que cela m’aidera à t’avouer tout ça… en face, j’allais dire, les yeux dans les yeux… et tant pis si je passe pour une folle !

 

Marie…

Marie n’est pas partie à l’étranger avec son fiancé grec, en fait, ce type n’a même jamais existé. Marie… est morte, petit frère, peu après le souvenir que tu gardes d’elle… Un homme complètement ivre a percuté la petite voiture de l’orphelinat, alors que Marie revenait de… de t’avoir promené le long de l’étang… Oui, tu étais à côté d’elle, dans le petit siège pour enfant qu’on utilise encore aujourd’hui pour promener les petits, vu qu’il est resté intact… Marie a reçu tout le choc de la collision. Elle t’a sauvé la vie. Mais, tu as gardé une séquelle, petit frère, une grave séquelle, oui…

Oui, celle-là… Et aujourd’hui tu en seras délivré.

Je suis désolée, je n’ai pas voulu inventer cette histoire de maladie des yeux, rare, imprévisible, inévitable ou je ne sais même plus ce qu’on t’a raconté… C’est monsieur Dupuis qui a insisté. Il a dit qu’il avait consulté des psychologues, des médecins, et qu’en tant que directeur de l’orphelinat, lui seul pouvait prendre cette décision. J’avais sept ans, à l’époque… Moi aussi, j’ai cru à cette maladie. Depuis, j’ai toujours veillé sur toi, tu le sais. J’ai été tes yeux  pendant toutes ces années…

Et aujourd’hui, tu…

 

Tu as une chance sur trois de retrouver la vue, a dit le médecin. Je…

Je sais que tu guériras. Je te vois sortir de l’arrière salle, en te tenant au mur, un peu effrayé par tant de découvertes, de couleurs, de choses inconnues ou presque… Et je nous vois, l’un en face de l’autre, moi en pleurs, devant ton regard effaré, plein d’incompréhension…

Ton étonnement...

Ta déception...

 

Je…

Je ne veux pas que tu guérisses !!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le caissier s’est précipité quand il m’a entendue crier. J’ai honte, j’ai envie de vomir… Je veux disparaître, de tout et de tous, je veux… Je ne veux pas te perdre, petit frère !

Il m’offre un mouchoir, et retourne derrière le comptoir. Une cliente me fait un petit sourire, sans trop oser me réconforter ; elle ne comprend pas ma situation, et elle ne veut pas risquer de me faire plus de mal encore… Je la remercie, lui dis que tout va bien.

 

Tout va bien… C’est ce que tu m’as dit, ce jour-là, quand j’ai appris qu’ils voulaient me changer d’orphelinat. Selon eux, j’aurais été bien mieux là-bas, avec des filles de mon âge, et rien ne me retenait vraiment dans l’établissement Dupuis. J’étais effondrée.

Toi, tu savais que tu pourrais faire changer les choses, qu’en insistant auprès du directeur, il me garderait près de toi, parce que moi seule pouvais t’aider comme je t’aide, t’aimer comme je t’aime…

- « Tout va bien, petite sœur »

C’était la première fois que tu m’appelais petite sœur. Moi, qui suis plus grande que toi et par l’âge et par la taille, moi qui t’ai soutenu dans tout ce que tu as fait, moi qui suis presque comme ta mère, je t’ai, en retour, appelé petit frère...

- « Je ne veux pas partir, petit frère. J’ai besoin de toi… »

Et c’était vrai. Tu es allé voir monsieur Dupuis, et j’ai pu rester avec toi à l’orphelinat. Puis, beaucoup plus tard, il m’a proposé de travailler ici, et cela a tout réglé. C’est à toi que je le dois, petit frère… C’est à toi que je dois tout le bonheur de ma vie. Je ne veux pas te perdre…

 

 

Je suis arrivée à l’hôpital il y a près de quatre heures, maintenant. Je sors du magasin, et monte dans l’ascenseur. J’ai la tête qui tourne, je ne parviens plus à me concentrer sur quoi que ce soit. Ce qui doit arriver arrivera…

 

Les visites vont commencer dans une dizaine de minutes, et il y a déjà plusieurs personnes dans le couloir, en face des différentes chambres. Je ne m’y attendais pas. Je sèche mes larmes avec ce qu’il me reste du mouchoir du caissier, et je m’avance doucement entre les visiteurs et les infirmières qui voyagent d’une chambre à l’autre, principalement pour ouvrir les portes.

612. C’est là-bas. Ta sortie est prévue pour maintenant, au début de l’heure des visites. Si tout s’est bien passé, l’intervention est terminée depuis près d’une heure, et tu t’es lentement réveillé dans cette petite chambre. La porte est encore fermée… J’aurais déjà pu venir me renseigner plus tôt quant à la réussite de l’opération, mais, pour moi, ça ne fait aucun doute… Ce n’est pas ça qui m’inquiète…

 

Chaque pas est une épreuve, et j’ai l’impression que je risque chaque fois de m’écrouler.

Un lit vide poussé par une infirmière me coupe soudainement le passage, et je décide de m’arrêter là quelques secondes, pour retrouver ma respiration et tenter de me détendre un peu. L’infirmière disparaît avec le lit dans la chambre voisine, tandis qu’un groupe de visiteurs me dépasse, et s’arrête devant la chambre 610, dont la porte est également fermée.

 

Je me calme un peu, et je me décide enfin à traverser ce nouvel obstacle entre nous. Au moment où j’arrive à leur hauteur, la porte 612 s’ouvre. De l’intérieur. Et tu apparais.

 

Je ne sais pas quoi faire. Je redoute ce moment depuis si longtemps, et maintenant qu’il est arrivé, je ne suis absolument pas prête à y faire face… Je fixe tour à tour le sol, la pointe de mes chaussures, celles du « groupe 610 » autour de moi. Mes larmes que je ne parviens pas à refouler roulent sur mes joues et vont s’écraser une à une sur le sol, comme autant de regrets dévoilés.

Je suppose que tu approches. Je ne bouge pas d’un cil. Certaines personnes du groupe 610, qui attend toujours devant la porte close, ont remarqué ma présence mais ne me font pas de remarques particulières ; j’entends simplement leurs « Qui est-ce ? », leurs « Elle n’est pas avec nous, la pauvre », leur soulagement par rapport à mes larmes qu’ils considéraient déjà comme un préambule aux leurs… Je ne pense plus à rien. Je veux rester là à pleurer jusqu’à la fin des temps.

 

- « Petite soeur ? »

 

Je ne peux plus retenir mes sanglots. Je lève lentement les yeux sur toi, et je retrouve ce visage, ces traits que j’ai tellement regardés, ces beaux cheveux blonds, différemment éclairés par ton nouveau regard, qui fait ressortir comme des perles tes grands yeux bleus… Et j’imagine ce que toi, tu penses maintenant, en me voyant pour la première fois. Tu découvres mes cheveux noirs, tu découvres ma peau d’une couleur différente de la tienne, tu découvres mes yeux fins et étroits, qui ont l’air entrouverts par rapport aux tiens… Tu découvres que nous n’avons pas eu les mêmes parents… Tu découvres que tu n’es pas mon petit frère.

 

- « Petite sœur, c’est bien toi, n’est-ce pas ? »

 

Ce n’est pas une vraie question. Tu me regardes avec un sourire que jamais je ne t’avais vu porter. Il t’a suffi de t’approcher de moi pour sentir ma présence, pour me reconnaître.

 

- « Je suis si heureux de… te voir… ! »

 

Tu éclates d’un rire que je découvre également. J’ai vraiment été idiote, voire ridicule. J’ai douté de toi, j’ai douté de ce qui nous lie, j’ai douté de nous. Je te serre dans mes bras comme si je ne t’avais pas vu depuis des années, comme si tu avais frôlé la mort, comme si un véritable miracle venait de se produire.

 

- « Je t’aime, petit frère »

 

Derrière moi, le groupe 610 pleure quand même, finalement, malgré que la chambre de leur patient à eux ne soit toujours pas ouverte. L’infirmier derrière toi a lui aussi du mal à retenir ses larmes.

Quand je te relâche enfin, c’est pour voir que tu n’as pas perdu ton sourire.

J’ai tellement de choses à te dire, petit frère, mais tu sais déjà le plus important. Tu l’as toujours su.

 

 

 

 

 

Fin

 

19:15 Écrit par Arlequin dans Par écrits | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

... C'est du joli!

Tu as réussi à me faire pleurer! :p

Ce texte est magnifique, émouvant et ... vrai... (enfin, "vrai" c'est pas le bon mot, mais, disons que je me comprends! :p)

Je ne sais pas qui ou quoi t'a inspiré ce texte, mais je n'ai qu'un mot à dire: wouah!

Écrit par : tayiam | 18/02/2007

... Merci... :)
C'est un texte particulier pour moi, j'avais "besoin" de le terminer...
Ca me fait plaisir que tu l'apprécies :)

Écrit par : Arlequin | 19/02/2007

Je m'ennuyais au boulot, alors je me suis permis une petite pause lecture... Et je me retrouve comme un idiot avec les yeux rougis et gonflés au milieu des dossiers comptables, dans un bureau où tous mes collègues vont se demander ce qui, entre les dates de demande de liquidation et les numéros de comptes bancaires, a pu me mettre dans un état pareil...
J'aime décidément beaucoup ce texte...

Écrit par : ... | 25/07/2007

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